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02.05.2008

ET VIVRE ETAIT SUBLIME

Elle se précipita lorsque la sonnette retentit. Mais arrivée dans le vestibule, elle fit demi-tour. Avait-elle bien enlevé la poudre ? De retour au salon, elle resta devant la glace, s'y regarda sans s'y voir. Le sang battant à ses oreilles, elle se décida enfin, s'élança, faillit tomber, ouvrit la porte. Comment allez-vous ? lui demanda-t-elle avec le naturel d'un chanteur d'opérette faisant du parlé.

[...]

Lèvres tremblantes, elle lui proposa une tasse de thé. Il accepta avec impassibilité. Guindée, les joues enflammées, elle versa du thé sur le guéridon, dans les soucoupes, et même dans les tasses, demanda pardon, tendit ensuite d'une main le petit pot à lait et de l'autre les rondelles de citron. Laine ou coton ? demanda-t-elle. Il eut un rire, et elle osa le regarder. Il eut un sourire, et elle lui tendit les mains. Il les prit, et il plia le genou devant elle. Inspirée, elle plia le genou devant lui, et si noblement qu'elle renversa la théière, les tasses, le pot à lait et toutes les rondelles de citron. Agenouillés, ils se souriaient, dents éclatantes, dents de jeunesse. Agenouillés, ils étaient ridicules, ils étaient fiers et beaux, et vivre était sublime.


Albert Cohen, Belle du Seigneur, NRF Gallimard, 1995, p. 386-387

Á TOI, QUE JE N'OUBLIE PAS

Mon amour,

Il y a si longtemps que nous ne nous sommes vus, et pourtant, je ne t’oublie pas. Je ne devrais pas dire mon amour, car tu ne m’appartiens pas. Écrire une lettre à l’absent toujours présent en soi est une tâche difficile. Dans l’ombre des jardins, les glycines, les lilas. Partout, les fleurs exhalent leur parfum. Ce matin, la pluie tambourine contre les vitres. Une grande lassitude me saisit parfois.

Nous nous sommes si brièvement connus, comment se fait-il qu’après toutes ces années ton sillage enveloppe chacun de mes gestes, chacune de mes pensées, chacun de mes écrits ? J’ai perdu l’espoir de te revoir un jour.

Que fais-tu de tes jours, de tes nuits, je ne le saurai pas. Et puis, après tout, cela ne me regarde pas.

Je lis les mots que tu sèmes sur la toile sans maintenant chercher à les interpréter. Je me dis juste, peut-être, ce que tu souhaites, c’est que je ne t’oublie pas.

Il y avait le noir en toi, je cherchais à l’effacer de moi. Aujourd’hui, je retiens la lumière. Est-elle présente dans ton univers ? Aujourd’hui, le soleil, la joie, sans chercher à les retenir. Les nuages arrivent toujours, mais je sais, le temps est changeant. Il y a les orages, les éclairs, la grêle, les ruisseaux formés dans les caniveaux, la neige aussi, si belle ; à chaque saison ses intempéries et ses rayonnements.

Je retiens le sourire revenu, je te l’envoie, juste pour le plaisir de le savoir près de toi, où que tu sois.

Et puis parfois, le soir, avant de m’endormir, comme une douceur à mes côtés, et je me prends à m’imaginer que c’est toi.

LE SILENCE SOUS LES FEUILLAGES

rondeur d'un ballon
oublié
sur le rebord d'une table

restes de dessert
fondant au chocolat
framboises fraîchement cueillies

couverts d'argent
au loin résonnent des voix
des rires

le rocher penche
la source le recouvre

le silence sous les feuillages
cisèle le temps


entre le verre et la menthe, Jacques André Éditeur, 2008, p. 41

LA FOLIE LA DOUCEUR

La folie la douceur, des textes en prose, pour chaque texte, une page, et une seule phrase. Cela commence avec une chirurgie du coeur, s'opérant à l'aide de tout un arsenal d'épingles et d'aiguilles qui percent, entaillent, déchirent la chair, la peau. Elle commence à vomir, à perdre ses ors, le gilet ses passements, et qu'en tirant sur la nappe la vaisselle dégouline. Paysage de dévastation, l'intérieur et l'extérieur s'imbriquent, elle dit que son bras passe à travers la verrière, qu'il y a des éclats, des phrases coupantes, que ça déchire les cris, le jardinet, le manteau élimé montrant sa trame. Trame d'une enfance brisée sur laquelle vient s'ajuster le sang d'une passion destructrice. Parce que c'est trop rouge, il faut qu'elle meure, qu'elle ne franchisse pas le seuil de la chambre, qu'elle ne dépasse pas les marques à la craie, le contour du corps sur le trottoir, qu'elle se protège du souffle, des métaux projetés. La douceur survient dans l'annulation de la vie, de l'existence, quand il n'y a plus de sang dans les veines, plus de traces sous la peau. Parce que l'amour est lié à la folie, il faudrait enterrer le coeur, le coeur qui est une tombe, un trésor, un mystère si profond que l'on voudrait s'en défaire, le lâcher contre le sol, l'oublier, le perdre, le briser en mille et un morceaux. Elle dit qu'il peut partir, que les oiseaux chantent, que le coeur brise le coeur. Il suffit qu'un oiseau s'envole dans le ciel pour que s'écarte le rideau de pluie, la mousseline accrochée au ciel et le ciel à la pluie. Et tout ceci, le ciel, les oiseaux dans le ciel, les branches du grand arbre, tulipier touchant le ciel, tout ceci, les roses, rien que les roses, l'épingle, le parfum, le ponceau de l'aiguillier je te le donne, et tout cela est pour toi.

Anita J. Laulla, La folie la douceur, Atelier de l'agneau, 2006.
Chronique publiée dans Verso n°130 (sept. 2007).

COMMUNE PRESENCE

Tu es pressé d'écrire,
Comme si tu étais en retard sur la vie.
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources.
Hâte-toi.
Hâte-toi de transmettre
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance.
Effectivement tu es en retard sur la vie,
La vie inexprimable,
La seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir,
Celle qui t'est refusée chaque jour par les êtres et par les choses,
Dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
Au bout de combats sans merci.
Hors d'elle, tout n'est qu'agonie soumise, fin grossière.
Si tu rencontres la mort durant ton labeur,
Reçois-la comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride,
En t'inclinant.
Si tu veux rire,
Offre ta soumission,
Jamais tes armes.
Tu as été créé pour des moments peu communs.
Modifie-toi, disparais sans regret
Au gré de la rigueur suave.
Quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit
Sans interruption,
Sans égarement.

Essaime la poussière.
Nul ne décèlera votre union.


René Char, Commune présence, NRF Poésie/Gallimard, 2005, p. 6-7

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