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03.05.2008

MES DOIGTS SONT MES FENÊTRES

Terrée chez moi. Mes doigts sont mes fenêtres. Il n’y a que cela de vraiment juste. L’acte posé, structuré. Le chat dort sur le divan. Curieux foyer. Une jeune femme solitaire écrit, avec pour seul compagnon, son chat. Peu de sorties. Pas de mails, pas ou peu de téléphone. Mon seul lien avec l’extérieur, Internet. Mesurer chaque centimètre. Avec une règle je trace des traits au crayon à papier. Des lignes. Faisceau. Les mots deviennent parole, ouverture, échange. Ils se détachent de la feuille, vivent leur vie. Vous tous autour de moi, je suis sûre que vous m’entendez. Moi je vous lis. Parfois. Est-il besoin de se parler ? Qu’est-ce la vie ? Le travail ? L’écriture. Je suis dans une poche, je ne sais si je parviendrai à en sortir un jour. La matrice. Je n’en suis jamais vraiment sortie. J’avance d’une case, recule de deux. Je progresse dans et par la poésie. Mon corps. Ouvrir, fermer. Trop ou trop peu. Le dialogue. Que dire, comment le dire, comment me comporter. La fusion. Le rejet. La coquille. L’écriture encore. Pour me tuer, il suffirait de m’empêcher d’écrire. Me mettre des chaînes autour, m’attacher à une chaise. Me forcer à mener une vie « normale ». Parler « normalement », être à l’aise « normalement », converser « normalement ».


6 avril 2008

LE SEPTIEME SOMMET

J'ai pour te bâtir un tombeau
des mots du soleil et des rêves,
rien qui appartienne au poids du monde,
rien qui t'impose une mort enchaînée,
rien qui ralentisse ta course plus haut
que tous les sommets.

Tu vois je t'invente
un tombeau sans dorure,
sans marbre ni couronne, je t'élève
moins qu'une stèle perdue dans le désert,
je t'offre un souffle de sable et de vent,
tombeau d'oiseau migrateur,
tombeau de papillon bleu,
tombeau de cerf-volant.

Au plain-chant de l'univers
tu es le rire de la pure lumière,
la joie sans ombre qui donne
et donne encore présence à l'impossible,
comme ce poisson que tu léguais au ciel
ou ces fleurs qui acceptaient pour toi seule
d'éclore sous la lune.

Alors depuis les ténèbres où je suis,
moi le quasi-mécréant je te crie
que s'il est une autre Jérusalem,
tu es ma femme céleste.


André Velter, Le septième sommet : poèmes pour Chantal Mauduit, NRF Gallimard, 2000, p. 9-10

FISSURES ET VOIX

Le socle vacille
En quelle terre
Tomber Se briser ?

À quelle roche
Se mesurer

Les doigts entaillés
De parois sombres
Et profondes

Le cœur obscurci ?

Au centre du noyau
La lumière s’écartèle
Repousse les parois

Fissures
Et voix


Recueil inédit

COEUR

Suffit d'une bougie
Pour éclairer le monde
Autour duquel ta vie
Fait sourdement ta ronde,
Coeur lent qui t'accoutumes
Et tu ne sais à quoi,
Coeur grave qui résumes
Dans le plus sûr de toi
Des terres sans feuillage,
Des routes sans chevaux,
Un vaisseau sans visages
Et des vagues sans eaux.
Mais des milliers d'enfants
Sur la place s'élancent
En poussant de tels cris
De leurs frêles poitrines
Qu'un homme à barbe noire
- De quel monde venu ? -
D'un seul geste les chasse
Jusqu'au fond de la nue.

Alors de nouveau, seul,
Dans la chair tu tâtonnes,
Coeur plus près du linceul,
Coeur de grande personne.


Jules Supervielle, Gravitations, NRF Poésie/Gallimard, 1994, p. 150-151

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