11.01.2009

LA PART MANQUANTE

PC310058.jpg

 

De l’enfance vous ne gardez aucun souvenir. De l’enfance vous ne retenez qu’une maladie. C’est une maladie sans nom. Elle vous vient du ciel tournant d’automne. Elle vous vient de nulle part comme tout ce qui vous est proche. Avec elle revient le ciel plombé d’enfance : le manque de sens, l’absence de tout. L’histoire est toujours la même, mais il ne sert à rien de le savoir. Une lumière se détache du ciel vif. Elle descend sur le cœur qu’elle recouvre tout entier. Elle vous apprend votre disgrâce. Elle vous enseigne votre néant. Tout est là. Vous avez du silence, de l’espace et du temps. Vous avez tout ce qui fait l’agrément de la vie quand la vie manque. Tout est là, sauf vous. Vous appelez cela : la perte du goût.

 

Christian Bobin, La part manquante, folio/Gallimard, p. 87

08.01.2009

SANS TITRE

PC310057.jpg

 

À coups de machette ils

                   me tailladent

                   la peau

                   et boivent

                   mon sang

 

***

 

Ils plantent leurs lances

         dans mon ventre

         et rient

         aux éclats

 

***

 

Tu me tues chaque jour

         moi ta poupée de chiffon

         fracassée contre le mur

         la tête éclatée

06.01.2009

UN HOMME QUI DORT

P1010074.jpg

 

Tu n’as rien appris, sinon que la solitude n’apprend rien, que l’indifférence n’apprend rien : c’était un leurre, une illusion fascinante et piégée. Tu étais seul et voilà tout et tu voulais te protéger ; qu’entre le monde et toi les ponts soient à jamais coupés. Mais tu es si peu de chose et le monde est un si grand mot : tu n’as jamais fais qu’errer dans une grande ville, que longer sur quelques kilomètres des façades, des devantures, des parcs et des quais.

 

Georges Perec, Un homme qui dort, folio/Gallimard, p. 140